Des records en jupe longue
Il y a des images qui, cent ans après, continuent de fasciner. Novembre 1926, Palais des Expositions de Plainpalais. Des cavalières en amazone, jupe longue, les deux jambes du même côté de la selle, s'élancent sur des obstacles. Pas pour parader. Pour concourir. Et pour gagner.
Parce qu’elles gagnent ! Dès cette première édition, le CHIG une épreuve est réservée aux cavalières, et c'est Mme Maroussia Haecky qui s'impose. Quatre ans plus tard, Mme Stoffel franchit deux mètres dans l'épreuve de Puissance avec sa jument Primula, établissant un record féminin mondial. Qui tiendra vingt ans. Vingt ans ! Personne dans le monde entier, jusqu'en 1951 (ndlr. Pat Smythe franchit 2m10 à Paris), ne fera mieux. Réalisé en selle amazone, s'il vous plaît, là où ces messieurs franchissaient à l’époque 2m30 à califourchon, bien en équilibre sur leurs deux pieds…
Pour comprendre à quel point c'est vertigineux techniquement, le mieux serait d’essayer, mais tentons de s’imaginer l’exercice : les deux jambes maintenues du même côté, la cuisse droite calée contre une fourche fixe, la gauche retenue par une fourche mobile. À l'obstacle, le poids repose presque entièrement sur la cuisse droite. Le buste doit fléchir, suivre le mouvement du cheval, sans jamais s'appuyer sur l'étrier gauche, au risque de faire basculer toute la selle. Le moindre déséquilibre, et c'est la chute. Le genre de chute dont on ne ressort pas toujours indemne.
Ces femmes ont grandi à cheval, appris à sauter en amazone bien avant que l'idée de monter à califourchon leur soit même socialement accessible. Elles évoluent dans un univers très majoritairement masculin et militaire : jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et au-delà, les officiers représentent l'écrasante majorité des concurrents du CHIG. Les amazones faisaient malgré tout déjà parler d'elles. Et leur progression est remarquable sur la période : 6 cavalières en 1927, 12 en 1928, 19 en 1929, jusqu'à 14 dans un peloton total de 141 cavaliers en 1930.
Le tout sur une décennie qui voit l'Europe tanguer : crise de 1929, montée des totalitarismes, concours réduit à un rythme biennal, puis quadriennal. En 1938, dernière édition avant la guerre, les officiers allemands dominent la piste. L'Autriche est annexée le matin même du premier jour de concours. Et l'ère des amazones en compétition internationale touche doucement à sa fin, avant de voir apparaître les grandes dames d'aujourd'hui, inspirées par celles qui leur ont ouvert la voie.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'affiche de cette première édition mettait déjà une amazone à l'honneur : à une époque où elles étaient encore peu nombreuses à concourir, Genève avait choisi d'en faire son symbole. Un geste fort, qui résonne d'autant plus aujourd'hui que l'affiche du centenaire s'en inspire directement. Cent ans plus tard, ça force encore le respect.
Aurore Favre
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