Nouveaux rythmes aux Vernets
Il y en a du changement à la fin des années 70 pour le CHI de Genève. Après la passation de pouvoir du colonel Pierre de Muralt à Maître Robert Turrettini à la direction d’un comité drastiquement rajeuni en 1974, le concours déménage l’année suivante aux Vernets, à quelques centaines de mètres de l’ancien Palais. Avantages : tribune gigantesque, piste sans pilier ni colonne, un public qui voit de partout dans les gradins. Le lieu perd certes un peu de son charme, les écuries sont sous tentes et tant la rivière que la butte sont supprimées sur demande de la FEI. Le départ du Palais des Expositions devenait néanmoins nécessaire en raison de la vétusté des infrastructures et de la pression de la FEI pour que l’événement soit modernisé. D’ailleurs, le concours passe de dix à six jours et se montre progressivement plus sélectif, même si le premier soir de l’édition 1975, 112 concurrents sont encore au départ de la grosse épreuve. Le baptême aux Vernets se fait en fanfare : Eric Wauters et Pomme d’Api franchissent 2m18 dans la puissance – record de suisse et du CHI ! – avant de remporter le GP de Suisse le lendemain !
Le déménagement aux Vernets a beau être un succès, il n'est pas non plus de tout repos. Bras droit de Robert Turrettini à l’époque et futur président du CHIG, Yves G. Piaget raconte : « Quitter le Palais pour la patinoire des Vernets était un défi technique difficile et délicat, surmonté grâce à la collaboration des services de la ville de Genève. Rendez-vous compte, nous avons dû installer le sol sept fois consécutives à même la glace ! » Et puis, il y a la tempête de 1977. Une bise d’enfer arrache alors la toile recouvrant les écuries et le paddock d’entraînement quelques heures à peine avant l’ouverture du concours. Panique générale ! « Les chevaux sortaient sur les pattes arrière, se souvient Yves Piaget, et le son d’ambiance était plutôt lugubre. » Mais les éléments se calment, tout est réinstallé (sans un seul blessé !) en urgence, et les épreuves peuvent finalement démarrer avec quelques heures de retard. Un exploit !
Cette même année, les cavaliers se réunissent au CHI de Genève et fondent le Club international des cavaliers de saut d’obstacles (IJRC), dont un certain Max E. Ammann devient le secrétaire durant quelques années. Mais rembobinons un peu la cassette. Quelques décennies plus tôt naît Max E. Ammann en Thurgovie. Son père élève des chevaux dans la ferme familiale, et Max devient alors son palefrenier lors de ses concours d’attelage dès 1945. Père et fils voyagent un peu partout dans le monde et visitent les plus grands concours hippiques jusqu’en 1955. Max devient ensuite correspondant étranger pour des journaux suisses, allemands et autrichiens, Il s’installe à New York en 1964, mais revient en Europe pour suivre les championnats du monde de La Baule (1970), puis les JO de Munich (1972). L’année suivante, il dépose ses bagages en Suisse lorsqu’il devient le rédacteur en chef du Luzerner Tagblatt.
S’il suit alors bien entendu les CSIO à raison de dix ou quinze concours par an, il s’intéresse également aux concours indoors. « Ils étaient alors pratiquement inconnus, j’étais le seul journaliste étranger à écrire sur les épreuves de Bois-le-Duc, Berlin ou Amsterdam. Et avant le retour des championnats du monde en Europe en 1970, la majorité des grands rendez-vous se passaient hors du Vieux Continent. » La Baule change la donne, et les médias s’intéressent alors de plus en plus au sport qui passionne le reporter suisse. En 1974, lors des Mondiaux d'Hickstead, l’Alliance internationale des journalistes équestres est fondée, et Max E. Ammann en devient le président. C’est cette alliance qui donne envie aux cavaliers de pouvoir compter sur un même type d’organe représentatif et qui amène alors à la création de l’IJRC trois ans plus tard. « Lorsque nous nous retrouvions à Aix-la-Chapelle ou Hickstead, nous allions dîner ensemble tous les soirs, raconte Max E. Ammann. Les discussions étaient passionnantes, car nous tendions vers le même objectif : rendre le sport plus attractif pour la télévision, montrer au monde à quel point le saut d'obstacles est une discipline fascinante. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer le circuit de la Coupe du monde. »
Si le plan de base était d’en faire une tournée mondiale, les journalistes réalisent rapidement que cela est trop compliqué en raison du coût lié au transport des chevaux. Ils pensent alors à mettre sur pied plusieurs circuits sur les différents continents. En 1978, Max présente l’idée, tout d’abord à une réunion du comité de saut d’obstacles de la FEI à Bruxelles (ndlr. elle y avait alors son siège), et sa proposition reçoit d’excellents retours. « Le Prince Philip, à l’époque Président de la FEI, m’a alors invité à Windsor pour en discuter de vive voix, se souvient le journaliste. Il m’a alors simplement dit : " parfait, tu t’en occupes, et je vais me charger de traduire ta proposition d’anglais « américain » à du « proper english » ! " ».
Avec le système de ligues par région du monde, il fallait évidemment organiser une finale. Max E. Ammann sait que son choix ne peut être fait qu’entre Genève et Göteborg, puisque ceux-ci sont les derniers indoors de la saison, et les plus prestigieux de l’époque. Mais il reste aussi la question du financement. Via des contacts communs, le Suisse dîne alors avec le président de Volvo qui est immédiatement séduit par sa proposition et lui donne son accord pour sponsoriser le circuit et organiser la grande finale à Göteborg. Si, à l’époque, Genève ne devient pas candidat pour la finale, elle intègre toutefois le circuit sous l’impulsion d’Yves Piaget. « Il était évident pour moi que Genève devait faire partie de l’aventure, explique Max E. Ammann. Il y a toujours eu une atmosphère particulière, et c’était l’un des plus grands indoors du monde ! »
La démocratisation des sports équestres est en marche, avec le succès de la Coupe du monde tel qu’on le connaît. Le CHIG finira par accueillir deux finales mémorables : la première en 1996 lorsque les géants Hugo Simon et E.T. s’imposent au terme d’un barrage fou face à Calvaro et Willi Melliger – une soirée décrite alors comme inoubliablement théâtrale –, puis en 2010 lors du sacre d’un certain Marcus Ehning avec Noltes Küchengirl et Plot Blue. Trois ans plus tard, et 35 ans après sa première édition en tant que Coupe du monde, le CHI de Genève quitte le circuit et lance une nouvelle ère : celle du Rolex Grand Slam of Show Jumping. Mais cela, c’est une autre histoire…
Aurore Favre
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