Du Palais au monde
Il y a des passions qui se transmettent sans qu'on le décide vraiment. Pierre Genecand en sait quelque chose. Gamin, il courait déjà dans les coulisses du Palais des Expositions de Plainpalais, chargé de hisser les drapeaux lors des cérémonies officielles. Un jour, il a confondu les couleurs néerlandaises et françaises. Le chevalier Jean d'Orgeix, dont la susceptibilité nationale n'était plus à prouver, ne l'a pas raté. Une paire de claques mémorable.

L'ancien président du Comité d'organisation du CHI de Genève sourit encore en racontant cette anecdote aujourd'hui, depuis sa propriété de la rive droite du lac, où le sous-sol abrite un véritable musée privé du CHIG: flots des années vingt, plaques commémoratives, revues jaunies. Cent ans d'histoire équestre genevoise, au bord de l'eau.
Yves Piaget, lui, prenait le train depuis Neuchâtel. Ingénieur horloger en devenir, il avait quand même pris soin de réserver ses week-ends de novembre pour rejoindre Genève. Le CHIG, c'était le summum des summums. «Les drapeaux, les protocoles, les galons du colonel de Muralt, les frères d'Inzeo, Nelson Pessoa...», se souvient-il avec émotion. À 83 ans, sa voix au téléphone garde cette bonhomie et cet enthousiasme intact quand il replonge dans ses souvenirs. Il n'était pas cavalier au sens compétitif du terme, tout au plus lui arrivait-il de sauter un tronc en forêt, mais il aimait les chevaux. Et le concours, il l'aimait comme on aime quelque chose qui vous dépasse un peu.
Parce que le CHIG de ces années-là était effectivement quelque chose qui vous dépassait. «Dix jours de concours, tous les deux ans, dans une ambiance à la fois sportive et mondaine que peu d'événements genevois pouvaient égaler. Presque plus sociale que sportive, d'ailleurs», raconte Pierre Genecand. Le bal de l'Hôtel des Bergues, où les Italiens glissaient discrètement leurs éperons au vestiaire avant d'entrer dans la salle, les Français qu'il fallait emmener à la messe à Saint-Joseph le dimanche matin, le prince Philip dans les tribunes... Une époque où les bénévoles se présentaient en chemise et cravate noire, où les militaires organisaient tout sous l'égide de la cavalerie, du Rallye et de L'Étrier, avec la bénédiction de M. Blanchet qui avait obtenu de ne pas bétonner le sol du Palais des Expositions. La fontaine servait de butte. Les dragons faisaient les écuries. On se débrouillait.
Les chevaux voyageaient en trains spéciaux. Presque pas de vans, pas de prize money, les frais de transport pris en charge par les armées. Et pourtant, les meilleurs cavaliers du monde étaient là: les d'Inzeo, Winkler, Goyoaga, Pat Smythe, plus tard Harvey Smith et David Broome. «Genève avait une réputation, une sympathie auprès des cavaliers», confirme Yves Piaget. Un public chaleureux, une piste de qualité, une organisation rodée par des décennies de passion bénévole. Le sport était là, grand, même si l'équitation restait encore largement réservée à une élite, sociale autant que militaire. Comme le rappelle d'ailleurs l'article consacré à la période 1947-1973 dans cette même newsletter, la succession de titres militaires et de noms aristocratiques dans les plateaux de l'époque saute aux yeux. Autres temps, autres mœurs.
Ce monde allait doucement changer. Yves Piaget rejoint le comité en 1975 comme vice-président aux côtés de Robert Turrettini. Passionné de chevaux depuis toujours, il avait déjà fait ses premières armes au CHIG en assistant le Dr Carbonnier, constructeur de parcours de la maison. Pierre Genecand arrive, lui, en 1989, d'abord aux finances avant de prendre la présidence. Des hommes de terrain tous les deux, entourés de cols bleus plutôt que de cols blancs. L'événement avait besoin de vent frais. La structure qui le gouvernait – colonels, banquiers de la place et office du tourisme – était trop figée. «Personne n'osait y toucher», lâche Yves Piaget. Quand il prend les rênes, les chiffres repassent dans le noir dès la première année. Sans subvention particulière. «Grâce à une équipe de bénévoles qui croyaient profondément à ce qu'ils faisaient, des gens qui prenaient sur leurs vacances, leur temps libre, et qui avaient une vraie passion», insiste-t-il. Les sponsors commençaient à pointer, les médias aussi: on commençait à lire et à entendre parler du CHIG dans les journaux et à la radio, avec des plumes et des voix qui allaient devenir familières aux amateurs de sports équestres romands.
Le transfert aux Vernets en 1975, puis l'intégration au circuit de la Coupe du Monde de saut dès 1979, avaient déjà changé la donne en profondeur: le concours allait devenir (dès 1991, date de la première édition à Palexpo) annuel, les obstacles étaient plus légers, mieux adaptés au spectacle et à la télévision, le plateau plus international et plus ouvert. L'équitation n'était plus tout à fait ce sport réservé à quelques-uns. Et cette première édition aux Vernets, justement, faillit tourner au désastre: une tempête s'abat quelques heures avant l'ouverture du concours, soufflant les tentes des écuries dans tous les sens. Mais ça, c'est une autre histoire, à découvrir le mois prochain.
Aurore Favre
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